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  • Auteur de la discussion Auteur de la discussion Sorence
  • Date de début Date de début
Fin du premier chapitre, j'ai un peu honte, d'autant plus qu'il est intéressant.
Maiiiiis, j'aurais également fini les trois premiers chapitres dans les temps, je suis tout juste en vacances, et je vais en profiter.
 
La barre de "l'anthropologie que je kiffe" commence aux chamanes sibériens qui appellent l'esprit du Parti Communiste qui arrive avec sa locomotive par les chemins de fer du monde des esprits pour déporter les esprits adverses au goulag.
 
L idee est top, et le premier livre est interessant c est un sujet qui me touche beaucoup avec les connaissances que j ai eu et les diverses experiences 🐋

Bon noel au passage
 
On se laisse encore une semaine ?
 
Je pensais lire un chapitre par jour à partir de lundi pour être prêt jeudi (une semaine après le nouvel an).
 
Je suis en train de lire le dernier chapitre, il reprend l'ensemble des conclusions du bouquin donc je vous conseille de le lire aussi :)
 
Coucou les psychopotes ! J'ai seulement fini le chapitre 1, mais je mets ici mes notes de lecture, hésitez pas à rebondir dessus si ça vous dit (ou à parler d'autres trucs qui m'ont pas sauté aux yeux)


INTRODUCTION

“La chamane Ondarmaa qui avait récupéré la casquette du malade dans la steppe
jaune m’avoua n’avoir jamais franchi la rivière menant au pays des
morts sur lequel règne le dieu Erlik, comme le faisaient les chamanes
tuva avant la période soviétique. Elle n’en avait pas la force, disait-
elle : « Des chamanes qui peuvent faire cela, on n’en a plus, et s’il y
en a, je ne les connais pas. » Elle attribuait cette perte collective de
compétence à la rupture des liens entre les hommes et les esprits
des montagnes et des forêts en raison de la politique athée de
l’époque soviétique. Assurément, des manières originales de se relier
au monde, de vastes géographies invisibles et de subtils savoir-faire
mentaux ont été balayés par la modernité colonisatrice, bien avant
que celle-ci n’ait eu le temps d’en comprendre les principes et la
richesse.”
(p. 24)
=> d'où l'importance de protéger les traditions, à cause de la difficulté (impossibilité ?) de les reconstituer (peut-on trouver/créer des analogues qui ont les mêmes fonctions ? probablement, sur le modèle de la convergence évolutive : il y a deux genres de ”crabes” qui ne sont pas apparentés mais qui sont juste dus au fait qu’avoir une carapace et des pinces, ça marche bien pour manger des trucs plus petits sans se faire manger par des trucs plus grands).
=> mais aussi anthropologie pessimiste (relativement ou absolument ? ça me fait penser à la doctrine indo-européenne des âges du monde, allant vers la décadence plutôt que le progrès ou le salut) ; et/ou explication commune pour l’impossibilité d’accomplir certaines choses qui étaient possibles “avant”, qui dans beaucoup de traditions est un “avant” vu comme mythique par les occidentaux (ex : Temps du Rêve chez les aborigènes d’Australie) (c’est là où beaucoup de formes de christianisme se tirent une balle dans le pied : soit les miracles étaient possibles avant et il y a une raison pour laquelle ils ne le sont plus, soit les miracles ne sont pas possibles et ceux passés étaient faux)

“certaines pratiques ont
partiellement ressurgi à la chute du régime soviétique”
(p. 24)
=> Question de l’authenticité du chamanisme touvain post-soviétique, avec des enquêtes le présentant comme un système de pouvoir verrouillé essentiellement destiné à la captation des flux financiers d’origine touristiques. Peut-être qu’il a traité ça dans un autre ouvrage, et on peut certes établir une critique de “l’exigence d’authenticité” comme une autre forme de marketing touristique, évidemment, mais je me demande ce qu’il pense de tout ça et surtout j’espère qu’il y a pensé.

“technologies cognitives”
(p. 24)
=> C’est un peu du pinaillage mais je ne suis pas certain que le terme “technologie” soit adapté pour parler de chamanisme (et peut-être que “cognitive” non plus ?). A la limite “techniques psychiques”, si on veut avoir ce genre d'approche.

“Alors que les
animaux de la grotte de Lascaux ouvrent pour qui les regarde un
large champ de scènes imaginaires possibles, devant un film de
cinéma, la « marge d’interprétation personnelle » est réduite à
l’extrême, laissant le spectateur « hors de toute possibilité
d’intervention active ». L’industrie moderne de l’imaginaire établit ainsi
une séparation entre une mince élite de « créateurs » et une masse
de « consommateurs d’images » réduite à l’assimilation des
productions des premiers.”
(p. 27)
=> J’ai l’impression qu’on peut remettre ça en cause : il me semble qu’il y a une bien plus grande valorisation sociale de “l’interprétation personnelle” d’un film ou d’une série Netflix (dont par ailleurs le visionnage relève généralement d’un choix personnel, sauf ciné entre amis ou séries matées en couple) qu’il n’y en a des peintures rupestres dans les sociétés qui les produisent. Cette “liberté d’interpréter” des peintures rupestres existe pour des Occidentaux modernes qui regardent ces peintures hors de leur contexte culturel et projettent des interprétations personnelles diverses dessus ; pour la société qui les produit, leur sens est univoque et collectif, et n’est pas sujet à interprétation personnelle.
Pour autant, étant un sale luddite de merde je souscris évidemment à son propos contre les formes d’art envahissantes que sont la photographie, le cinéma, le jeu vidéo et la réalité virtuelle.


CHAP 1

“Ce rêve qui révèle l’intériorité
fonctionne un peu comme nos radiographies, mais une radiographie
opérée par le patient lui-même”
(p. 34)
=> Bah non, la “radiographie” est opérée par les trois hommes en noir, pas par la patiente elle-même. Ils sont un peu cons des fois ces anthropologues…

p.37 : je trouve ça bizarre de parler d’origine “démoniaque” du rêve chez Aristote sans contextualiser (Aristote souscrit à la vision grecque traditionnelle de l’existence de daimônes dans la Nature et en chaque personne, donc en disant que le rêve a une origine démoniaque et non divine, il n’affirme pas autre chose que les Sibériens)... et l’oniromancie en Grèce était loin d’être aussi marginalisée que ce que dit Stepanoff, entre autres par la pratique de l’incubation / enkoimesis, en particulier dans le cadre thérapeutique de la iatromantique (culte d’Asklêpios, mais aussi d’Amphiaraos et autres).
Par exemple cette stèle ex-voto de l'Abaton d'Épidaure, IVe siècle av. J.-C. Le texte qui l'accompagnait dit: « Andromaque d’Épire [est venue au Sanctuaire] dans l’espoir d’avoir un enfant. Elle a dormi dans l’abaton, où elle a fait un rêve. Il lui semblait qu’un beau jeune homme soulevait son vêtement, après quoi le dieu toucha son ventre de sa main. Après son rêve, Andromaque a eu un fils de son mari Arybbbas. »
Bref, c’est le moment où je me demande à quel point Stepanoff est anthropologue et si il a eu l’idée de faire une petite revue par des pairs (compétents) de son bouquin… Certes la Grèce antique n’est pas son domaine, mais ça entame le capital-confiance, on va dire. Et on pourrait dire qu'on s'en tape de ses méconceptions sur la Grèce antique, sauf qu'un bon moyen d'éviter l'appropriation culturelle quand on parle de ce type de technologies cognitives techniques psychiques c'est justement de les ancrer dans sa propre culture, pas dans une culture étrangère exotisée et minorisée qui ne sera jamais vraiment la nôtre. Et cette vision de la culture européenne comme intrinsèquement incompatible avec ce type de pratiques depuis ses origines, sorte de péché capital antichamanique inexpiable, me semble vraiment préjudiciable.

« chronesthésie »
(p. 48)
Sympa, je connaissais pas le terme ! (à propos du fait de "voyager" dans ses souvenirs ou de prévoir le futur)

“Par nos capacités à la projection
imaginative, nous sommes tous des chamanes potentiels qui
s’ignorent.”
(p. 50)
Poncif néochamanique bien pratique pour maximiser les ventes de bouquins, formations, matériel, voyages, mais que nombre de sociétés-à-chamanes ne partagent pas…

“Replaçons l’émergence de l’imagination humaine dans son contexte
évolutionnaire”
(p. 54)
HORREUR, DE L’EVOPSY ! IL NE SAIT PAS QUE C’EST UNE PSEUDOSCIENCE RÉACTIONNAIRE ! Ouf, ça ne parle pas de différences d’origine sexuelle alors c’est bon.


J’aime la notion de “prédateur empathique” page 55. Ceci dit je me demande comment interpréter ça par rapport à la sociopathie/psychopathie, où les personnes concernées sont généralement très douées pour prévoir les réactions de leurs proies.


Le compagnon
imaginaire ne fait généralement pas l’objet de jeux collectifs, il
appartient à l’imaginaire d’un enfant et à lui seul.
(p. 61)
A la différence de, par exemple… un démon grec et un génie romain. Vous savez, ceux qui envoient les rêves chez Aristote, là.
Ne prononcez pas de mauvaises paroles aujourd’hui, hommes et femmes de bien, alors que nous honorons notre ami le jour de son anniversaire. Brûlez de l’encens, brûlez des herbes odoriférantes provenant des pays du bout du monde, même celles envoyées d’Arabie. Son genius personnel vient recevoir ses honneurs, une couronne sacrée pour couronner sa douce chevelure. Ce parfum pur a été distillé pour ses tempes et, rassasié de vin et de gâteaux de miel, il donne son assentiment. Et à toi, que tout ce que tu souhaites soit accordé.
(
Tibullus, II.ii.1-9)

“Par leur art, les chamanes ont
su donner à leur activité imaginative une puissance et une liberté
suffisantes pour qu’elle puisse parfois se développer
indépendamment du contrôle de la volonté et surprendre la
conscience.”
(p. 74)
Hum, et quand des scientifiques occidentaux sont surpris par des phénomènes qu’ils observent, c’est parce que leurs méthodes de mesure sont tellement puissantes et libres qu’elles peuvent parfois se développer indépendamment du contrôle de la volonté ? Genre paf, c’est la puissance et la liberté des télescopes qui ont développé les exoplanètes, et les microscopes qui ont développé les bactéries ? Ou alors il s’agit dans les deux cas de fameuses « choses invisibles » (üzegdehgüi yum) pourtant évoquées en début de chapitre ?
 
Dernière édition:
@TristesPsycho J'ai l'impression que t'as abordé cette lecture avec l'œil d'un psychonaute parcourant des flyers de RDR à la recherche d'une erreur... Dommage je trouve ! Même si je comprends le geste, vu ton engagement religieux.

Pour ma part, probablement car très naïve sur le sujet, je me suis vraiment laissée emporter par cette lecture, dès les premières pages. J'ai un rapport particulier à mon imaginaire, alors j'ai un peu tout pris dans ce livre comme des occasions de mieux comprendre cette partie de moi. Ça m'a fait du bien de me dire que l'imaginaire n'est pas le contraire du réel. Peut-être parce que c'est venu à un moment où je me sentais complètement perdue et démolie (3 mois après mon trauma), cette lecture m'a donné un réel optimisme. Je me suis mise à accorder beaucoup plus d'attention à mon imagination au quotidien, à la considérer comme une ressource que je pourrais apprivoiser et canaliser. Je regarde autrement plein de choses, par exemple : le travail que je fais en EMDR convoque beaucoup les pensées automatiques et l'imagination.

J'ai trouvé le propos ethnographie passionnant, en particulier j'ai adoré avoir plein d'exemples de mises en pratiques. Ça m'a donné des tonnes d'idées – en voyant aussi les limites d'une transposition simple, vu la différence énorme de milieu socio-écologique. D'ailleurs, ce sont plutôt les petits détails techniques qui m'ont intéressée. J'ai encore plus aimé que ces exemples soient déclinés d'une tribu à l'autre, qu'on voit bien les différences, afin d'éviter une sorte de "naturalisation" du chamanisme, ou une réglementation de ce que serait une "vraie" technique de l'imaginaire.

C'est pas du tout central dans le bouquin, mais la place des femmes et des minorités de genre m'a intéressée. Qu'il y ait autant de femmes chamanes que d'hommes dans des sociétés plutôt très genrées, et où le féminin est dévalorisé, c'est interpellant. J'ai bien rigolé au passage où des vieilles femmes dansent nue autour d'un feu en menaçant les hommes de les bouffer avec leur chatte. C'est une image de féminité agressive qui fait plaisir. Intéressant, le fait que (ce que nous, ici appelons) la "transidentité" fasse partie des signes qui désignent un chamane.
Difficile de ne pas faire de lien entre la "crise déclenchante" et ce que nous appelons "décompensation". Apparemment, ces sociétés ont trouvé le moyen de donner une place aux anormaux, un vrai rôle utile (et non pas une imitation de vie normale en moins bien), je trouve ça stylé et ça donne de l'espoir pour la place que ces personnes pourraient avoir dans les sociétés futures – ça permet d'imaginer d'autres modèles...

Et enfin, l'analyse de la répartition du pouvoir d'imaginer m'a vraiment fascinée parce que j'ai eu l'impression d'avoir déjà pensé à plein de choses qui y ressemblaient, sans parvenir à poser les bons mots. Je pense que cette analyse a un grand potentiel politique. Je ressens très fort aujourd'hui la captation des imaginaires, leur mise en dépendance par la technocratie. Je pense que ces enjeux sont cruciaux, que pour les saisir il faut des concepts solides, et que ce livre y participe.

Je ferai peut-être un post séparé avec tous les liens que j'ai eu envie de tirer avec plein d'autres choses...
 
Comme dit j'ai fini que le premier chapitre, mais justement c'est la pauvreté des exemples (en nombre et en détails) qui m'a frappé. Jusqu'ici j'ai trouvé justement que les exemples étaient très limités en nombre et en profondeur : encore eu l'impression d'entendre parler un blanc qui parle à des blancs en agitant quelques morceaux de papier par-ci par-là sur lesquels il a écrit une phrase prononcée par des bons sauvages ("au bout d'un moment fermez-là et foutez-nous juste les enregistrements des cérémonies sur un serveur en open source", dirait quelqu'un que je connais ; personnellement je veux bien les traductions quand même, parce que je suis pas aussi fortiche en techniques psychiques alors faut m'aider un petit peu). Tant mieux si ça s'arrange ensuite.

Certaines de ses réflexions sont intéressantes par contre, en particulier sa critique des écrits de Mircea Eliade et de sa focalisation l'extase mystique, dans la mesure où c'est un piège très attirant pour les chamanophiles occidentaux (et en particulier les amateurs d'états modifiés de conscience). Je ne sais pas si j'adhère entièrement à son propos, mais ça pose des quesitons intéressantes (que j'aurais aimé voir être creusées davantage, en donnant davantage de temps de parole à des défenseurs plus récents et plus sourcés de l'approche par états modifiés de conscience, par exemple les gens qui ont bossé avec Corine Sombrun).

Je me demandais aussi comment il traitant la question des femmes et "minorités de genre", sachant que c'est effectivement souvent corrélé. C'est cool qu'il en parle !

J'aime bien aussi l'idée de me dire que personnes psychiatrisées et neuro-atypiques soient des chamanes, mais là-dessus j'ai quelques doutes quand même. Par exemple, les personnes diagnostiquées comme schizophrène (ou autres troubles dits psychotiques, ou plus largement psychiatriques) ont souvent des difficultés graves au quotidien, dans le contrôle et l'expression de leurs émotions et dans leurs relations sociales, ce qui n'est pas nécessairement compatible avec le rôle social de chamane, et elles ont rarement une expérience unique qui ressemblerait à la "crise déclenchante". L'hypothèse inverse, pessimiste, c'est que les schizophrènes (par exemple) ont des symptômes qui ressemblent à une "crise déclenchante", mais que ce n'est justement pas une crise ponctuelle faisant partie du processus d'élection chamanique - que c'est causé par un trouble généralisé qui entraîne de nombreux problèmes, dont certains ressemblent superficiellement à une élection chamanique. Que leur trouble leur fait voir des "choses visibles" qui ne sont pas vraiment là, et aussi des "choses invisibles" qui ne sont pas vraiment là non plus.

Bref, en résumé, là où j'en suis j'ai l'impression qu'il vend des techniques de l'imaginaire pour Occidentaux, et franchement je vois tout à fait l'intérêt que ça peut avoir, mais du coup du point de vue de l'anthropologie du chamanisme c'est pas foufou, et j'aurais aimé que ce soit dit un peu plus explicitement, que ce ne soit pas de l'impérialisme épistémique asséné comme une évidence si évidente qu'il n'y a pas besoin de la penser ni de la dire. Qu'il y ait au moins cette humilité, ce respect vis-à-vis de peuples détruits par la colonisation, et cette rigueur intellectuelle (quand on bosse à l'EPHE et qu'on est payé pour, ça me semble être le minimum). Parce que cette approche pue quand même la continuité de l'état d'esprit qui a rendu possible la destruction de ces cultures.
 
Dernière édition:
Dans ce cas je t'encourage à continuer cette lecture, c'est vers les 2/3 qu'il y a le plus de descriptions concrètes ! Le début sert plutôt à poser les concepts qui seront utilisés ensuite.

Par contre, une chose est claire et, je trouve, assumée : c'est une lecture occidentale d'un phénomène non-occidental, dans une démarche anthropologique de rendre intelligible les uns aux autres, ce qui implique nécessairement une traduction conceptuelle. À un moment donné, quand on produit une analyse, on doit se distancier de l'expérience vécue des acteurs. Le bouquin n'y échappe pas, ce n'est qu'une grille de lecture. Et dans l'ensemble j'ai trouvé la démarche vraiment respectueuse de la subjectivité des acteurs.


en donnant davantage de temps de parole à des défenseurs plus récents et plus sourcés de l'approche par états modifiés de conscience, par exemple les gens qui ont bossé avec Corine Sombru
Oui, j'aurais bien aimé aussi

HORREUR, DE L’EVOPSY ! IL NE SAIT PAS QUE C’EST UNE PSEUDOSCIENCE RÉACTIONNAIRE !
J'ai eu la même réaction ! Sincèrement je pense que l'auteur est un peu réac (bon ça reste un homme blanc aux cheveux gris).

Poncif néochamanique bien pratique pour maximiser les ventes de bouquins, formations, matériel, voyages, mais que nombre de sociétés-à-chamanes ne partagent pas…
J'étais sûre que ça allait t'énerver. Je réponds juste à ça parce que je te trouve assez dur : justement, nombre de sociétés-à-chamanes sembl(ai)ent partager ce poncif, celles qui sont désignées comme "sociétés hétérarchiques" plus loin. La différenciation de nature entre personnes capables ou pas de chamaniser, dans son analyse, fait partie d'un processus de division du travail.
Pour le reste de tes remarques, certaines sont intéressantes, d'autres trouvent leur réponse un poil plus tard. Mais je te trouve quand même dur de remettre en cause d'entrée de jeu la compétence d'un chercheur parce que l'intro a des angles morts ou parce que tu en sais davantage sur des sujets qui te passionnent et dont il n'est pas spécialiste. C'est juste normal tu sais ! Laisse une chance au développement (si t'as besoin de ses titres de noblesse, voici son CV)

Par exemple, les personnes diagnostiquées comme schizophrène (ou autres troubles dits psychotiques, ou plus largement psychiatriques) ont souvent des difficultés graves au quotidien, dans le contrôle et l'expression de leurs émotions et dans leurs relations sociales, ce qui n'est pas nécessairement compatible avec le rôle social de chamane
À d'autres endroits, il est relevé que : les chamanes sont souvent des personnes incapables d'assumer leur propre subsistance, et qu'ils sont imprévisibles et pas faciles à fréquenter. C'est sûr que les maladies mentales s'expriment différement dans ce contexte très différent, peut-être qu'il y a une forme de "disciplinarisation" des symptômes positifs par leur intégration dans un corpus de sens pour la communauté. C'est quand même à peu près l'exact inverse de ce qu'on voit chez nous.... Rien que le fait d'être "soupçonné de chamanisme" lorsqu'on fait nimp à l'adolescence, plutôt que "soupçonné d'être taré", doit changer drastiquement la confiance en soi, en l'avenir et en le collectif, même si la personne n'est pas reconnue comme chamane par la suite.
 
Dernière édition:
J'ai lu le chapitre 2.

La parole est en effet davantage donnée aux chamanes qu’au chapitre 1, en particulier à partir de la page 94. Je regrette un peu toutefois que lorsque l’auteur nous parle de critères similaires de reconnaissance des “chamanes” (ou assimilés) dans d’autres cultures, il ne demande pas à des chamanes sibériens de valider (par exemple) sa théorie de la “transsingularité”. D’après ce qu’il dit, on s’attend à ce que la réponse soit oui, et honnêtement si je devais prendre les paris, je parierais sur le fait qu’ils diraient oui. Mais il n’en reste pas moins que ne pas leur demander leur avis, ni même, juste ça, mentionner explicitement le fait que cette hypothèse n’a pas été explicitement validée par les experts concernés, n’a rien d’une évidence - et c’est même une aberration. Il ne se permettrait pas de faire ça avec un “véritable expert” qui a son CV sur Linkedin avec un doctorat et un h-index. Et ce n’est pas une histoire de croire ou ne pas croire, c’est une question de savoir si son ouinouin sur la destruction de nombre de traditions chamaniques par des puissances coloniales (capitalistes comme marxistes) est ou non des larmes de crocodile, parce que ce qu’il fait là est le prolongement et la perpétuation de la hiérarchie épistémique qui a rendu possible ces destructions coloniales et qui continue AUJOURD'HUI à causer du tort à ces populations.

Le chamane est objet d’étude et pas sujet, la parole lui est donnée avant tout concernant ses propres pratiques, très occasionnellement concernant notre société, jamais concernant le travail du Chercheur lui-même, qui Sait et qui Réfléchit, et n’a donc aucune raison d’être à son tour objet. Dire que Stepanoff y est contraint pour des raisons méthodologiques, ça ne tient pas, parce que même si on accepte cette méthode de travail, il n’y a rien, strictement rien, qui l’empêche ensuite de se placer à égalité, dans une posture de réciprocité. Même si c’était juste pour faire remarquer que son propos n’a pas été validé, juste pour visibiliser la privation de parole autonome et donc l’asymétrie des pouvoirs. Et c’est CE TRUC que je lui reprochais essentiellement à la lecture du premier chapitre, sans l’avoir formulé aussi précisément pendant que je prenais mes notes à la volée.

Quand on est un putain d’anthropologue qui bosse à l’EPHE, on me fera pas croire qu’on était pas au courant de ces enjeux-là, et la moindre des choses c’est peut-être de faire un peu plus attention à ça… Surtout quand on parle à un public qui a peu de chances d’avoir été déjà exposé à cette vision des choses, surtout quand on tire soi-même profit du truc (financièrement par les ventes, mais plus particulièrement en termes de prestige social, de visibilité médiatique, d’opportunités de carrière, etc).

(à titre personnel, il me semble que ses exemples censés plus ou moins démontrer l’hypothèse de la “détection de singularité” ne sont pas aussi probants qu’il le dit, et qu’il faut considérer l’hypothèse selon laquelle ce n'est pas la singularité en général, mais bien des singularités traditionnellement spécifiques, qui, dans tel ou tel contexte, sont la cause, ou même d'ailleurs juste UNE des conditions, d’un traitement particulier. Il mentionne par exemple précédemment des “épreuves de double vue” appliquées aux peut-être-chamanes par divers peuples sibériens. Tout de suite, si on dit non pas “toute particularité est un pass gratuit tous frais payés de mascotte chamanique de luxe” mais “si tu as telle ou telle particularité spécifique reconnue comme un signe, on te met en compétition avec d’autres pour savoir ce que t’as dans le ventre”, ça s'aligne très bien avec les faits évoqués et ça en change quand même assez radicalement la lecture… Quand on est un universitaire, même si c’est un livre grand public, inclure les principales objections possibles à ses propres affirmations me semble faire partie de l’hygiène intellectuelle de base.

Bref, je ne mets pas en question les “titres de noblesse” de monsieur Stepanoff, mais à considérer qu’il soit en effet compétent j’ai l’impression qu’il ne bosse pas sérieusement alors qu’il est payé pour et qu’un directeur de mémoire avec des standards ne laisserait pas passer ça dans un travail d’étudiant de master, et ça me saoule un peu.)

Ceci étant dit => il peut encore se rattraper puisque je suis qu'à la fin du 2e chapitre, même si ce serait à mon avis un peu malvenu d'avoir relégué les clarifications nécessaires à la fin.
 
Dernière édition:
Franchement, tu as raison :)
Je me suis laissée emporter par l'élégance des concepts, mais c'est vrai que le propos manque de réflexivité, et c'est un gros défaut.
Peut-être qu'il en va différemment dans les articles académiques, ça me donne envie d'aller vérifier (un jour).
 
Ca m'a surpris parce que ma lecture précédente sur un sujet adjacent c'était "Ce que les peuples racines ont à nous dire : de la santé des hommes et de la santé du monde", de Frederika Van Ingen, et autant j'avais été un peu frustré par le côté relativement superficiel (et par le fait qu'on sentait que c'était écrit par quelqu'un qui a fait des études de journalisme et pas d'anthropologie), autant il y avait (je m'en rends compte après coup) une vraie volonté d'essayer de donner la parole à ces peuples. D'aller même plus loin que juste leur demander des réponses à telle ou telle question que l'autrice se pose, en les laissant eux décider des questions qui leur semblaient importantes. Bref, une amorce de véritable tentative de dialogue, avec des maladresses et sans doute beaucoup de biais, mais au moins il n'y avait pas cette posture.

(j'attends quand même de lire la suite du bouquin de Stepanoff, que je ne voudrais pas faire paraître plus mauvais qu'il ne l'est, puisqu'il a aussi les qualités que tu as relevées)
 
Quel sera le prochain boulin du club de lecture ?
C'est pas forcé d'être un gros livre sérieux comme le précédent ;)
Faites vos propositions !
 
Personne ne fait de proposition ?
(désolée Tobold, j'ai bien vu la tienne mais ça ne m'a pas chauffée, et en plus tu l'as supprimée...)
Moi j'ai plein d'idées, mais faudrait pas que ce topic devienne "Sorence endoctrine le forum" :D

Allez ! Le roman qui vous fait de l’œil en ce moment ? Un petit essai que vous cherchez le courage d'entamer ? Ou même la relecture projetée d'un ouvrage que vous aimez déjà ?
 
Kushiel 3e volume !
Jevouslaisselirelesdeuxpremiersavant 🤣📚

Mon coloc m'a parlé deee comment ça s'appelle déjà, ah oui, le Cycle de Syffe. Paraît que c'est bien d'après lui je sais po. C'est de la fantasy.
 
Le tome 2 du cycle de Syffe, c'est pas "l'épilation du Syffe" ?

Plus sérieusement, en ce moment je suis dans "Les Romains et leurs religions - La piété au quotidien" de John Scheid qui est en gros la référence sur le culte domestique, mais je pense que c'est une niche un peu spécifique.

A part ça, je ne saurai trop vous conseiller la lecture de L'homme qui savait la langue des serpents de Andrus Kivirähk, un bijou de littérature estonienne. C'est drôle, beau, triste, facile d'accès et beaucoup plus profond que ce que son allure de conte donne l'impression.

Pourquoi les Estoniens devraient-ils être les derniers à se civiliser ? Nous aussi, nous avons droit aux mêmes plaisirs que les autres peuples ! Dites-le à vos parents. S’ils ne pensent pas à eux, qu’ils aient au moins pitié de leurs enfants. Qu’est-ce que vous allez devenir si vous n’apprenez pas à parler allemand et à servir Jésus-Christ ?

C’était comme si quelqu’un s’était emparé de mon bon vieux pantalon pour chier dedans - le pantalon était encore là, mais il n’était plus portable, il puait d’une odeur étrangère et répugnante.

J'essayais de trouver une issue dans mes rêves, mais ce n'étaient plus que de pauvres succédanés de cette merveilleuse inconscience qui m'avait protégé plusieurs mois durant. Le sommeil ordinaire me semblait à présent trop bref ; ce n'était qu'une petite flaque où je pouvais au mieux m'immerger la tête, alors que j'avais la nostalgie d'un lac profond aux eaux sombres où je puisse nager le restant de mes jours.

Nous n'étions plus des êtres humains mais des cadavres ressuscités pour le malheur du monde nouveau, et ce monde nouveau était bien incapable de se débarrasser de nous.
 
Dernière édition:
A part ça, je ne saurai trop vous conseiller la lecture de L'homme qui savait la langue des serpents de Andrus Kivirähk, un bijou de littérature estonienne.
C'est un conseil de livre ou une proposition pour la lecture collective ?

Sinon ! JP aimerait bien que je lise Citadelle de Saint-Exupery (l'auteur du Petit Prince). Et si on s'y mettait à plusieurs ?
 
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