Coucou les psychopotes ! J'ai seulement fini le chapitre 1, mais je mets ici mes notes de lecture, hésitez pas à rebondir dessus si ça vous dit (ou à parler d'autres trucs qui m'ont pas sauté aux yeux)
INTRODUCTION
“La chamane Ondarmaa qui avait récupéré la casquette du malade dans la steppe
jaune m’avoua n’avoir jamais franchi la rivière menant au pays des
morts sur lequel règne le dieu Erlik, comme le faisaient les chamanes
tuva avant la période soviétique. Elle n’en avait pas la force, disait-
elle : « Des chamanes qui peuvent faire cela, on n’en a plus, et s’il y
en a, je ne les connais pas. » Elle attribuait cette perte collective de
compétence à la rupture des liens entre les hommes et les esprits
des montagnes et des forêts en raison de la politique athée de
l’époque soviétique. Assurément, des manières originales de se relier
au monde, de vastes géographies invisibles et de subtils savoir-faire
mentaux ont été balayés par la modernité colonisatrice, bien avant
que celle-ci n’ait eu le temps d’en comprendre les principes et la
richesse.”
(p. 24)
=> d'où l'importance de protéger les traditions, à cause de la difficulté (impossibilité ?) de les reconstituer (peut-on trouver/créer des analogues qui ont les mêmes fonctions ? probablement, sur le modèle de la convergence évolutive : il y a deux genres de ”crabes” qui ne sont pas apparentés mais qui sont juste dus au fait qu’avoir une carapace et des pinces, ça marche bien pour manger des trucs plus petits sans se faire manger par des trucs plus grands).
=> mais aussi anthropologie pessimiste (relativement ou absolument ? ça me fait penser à la doctrine indo-européenne des âges du monde, allant vers la décadence plutôt que le progrès ou le salut) ; et/ou explication commune pour l’impossibilité d’accomplir certaines choses qui étaient possibles “avant”, qui dans beaucoup de traditions est un “avant” vu comme mythique par les occidentaux (ex : Temps du Rêve chez les aborigènes d’Australie) (c’est là où beaucoup de formes de christianisme se tirent une balle dans le pied : soit les miracles étaient possibles avant et il y a une raison pour laquelle ils ne le sont plus, soit les miracles ne sont pas possibles et ceux passés étaient faux)
“certaines pratiques ont
partiellement ressurgi à la chute du régime soviétique”
(p. 24)
=> Question de l’authenticité du chamanisme touvain post-soviétique, avec des enquêtes le présentant comme un système de pouvoir verrouillé essentiellement destiné à la captation des flux financiers d’origine touristiques. Peut-être qu’il a traité ça dans un autre ouvrage, et on peut certes établir une critique de “l’exigence d’authenticité” comme une autre forme de marketing touristique, évidemment, mais je me demande ce qu’il pense de tout ça et surtout j’espère qu’il y a pensé.
“technologies cognitives”
(p. 24)
=> C’est un peu du pinaillage mais je ne suis pas certain que le terme “technologie” soit adapté pour parler de chamanisme (et peut-être que “cognitive” non plus ?). A la limite “techniques psychiques”, si on veut avoir ce genre d'approche.
“Alors que les
animaux de la grotte de Lascaux ouvrent pour qui les regarde un
large champ de scènes imaginaires possibles, devant un film de
cinéma, la « marge d’interprétation personnelle » est réduite à
l’extrême, laissant le spectateur « hors de toute possibilité
d’intervention active ». L’industrie moderne de l’imaginaire établit ainsi
une séparation entre une mince élite de « créateurs » et une masse
de « consommateurs d’images » réduite à l’assimilation des
productions des premiers.”
(p. 27)
=> J’ai l’impression qu’on peut remettre ça en cause : il me semble qu’il y a une bien plus grande valorisation sociale de “l’interprétation personnelle” d’un film ou d’une série Netflix (dont par ailleurs le visionnage relève généralement d’un choix personnel, sauf ciné entre amis ou séries matées en couple) qu’il n’y en a des peintures rupestres dans les sociétés qui les produisent. Cette “liberté d’interpréter” des peintures rupestres existe pour des Occidentaux modernes qui regardent ces peintures hors de leur contexte culturel et projettent des interprétations personnelles diverses dessus ; pour la société qui les produit, leur sens est univoque et collectif, et n’est pas sujet à interprétation personnelle.
Pour autant, étant un sale luddite de merde je souscris évidemment à son propos contre les formes d’art envahissantes que sont la photographie, le cinéma, le jeu vidéo et la réalité virtuelle.
CHAP 1
“Ce rêve qui révèle l’intériorité
fonctionne un peu comme nos radiographies, mais une radiographie
opérée par le patient lui-même”
(p. 34)
=> Bah non, la “radiographie” est opérée par les trois hommes en noir, pas par la patiente elle-même. Ils sont un peu cons des fois ces anthropologues…
p.37 : je trouve ça bizarre de parler d’origine “démoniaque” du rêve chez Aristote sans contextualiser (Aristote souscrit à la vision grecque traditionnelle de l’existence de daimônes dans la Nature et en chaque personne, donc en disant que le rêve a une origine démoniaque et non divine, il n’affirme pas autre chose que les Sibériens)... et l’oniromancie en Grèce était loin d’être aussi marginalisée que ce que dit Stepanoff, entre autres par la pratique de l’incubation / enkoimesis, en particulier dans le cadre thérapeutique de la iatromantique (culte d’Asklêpios, mais aussi d’Amphiaraos et autres).
Par exemple cette stèle
ex-voto de
l'Abaton d'Épidaure, IVe siècle av. J.-C. Le texte qui l'accompagnait dit: « Andromaque d’Épire [est venue au Sanctuaire] dans l’espoir d’avoir un enfant. Elle a dormi dans l’abaton, où elle a fait un rêve. Il lui semblait qu’un beau jeune homme soulevait son vêtement, après quoi le dieu toucha son ventre de sa main. Après son rêve, Andromaque a eu un fils de son mari Arybbbas. »
Bref, c’est le moment où je me demande à quel point Stepanoff est anthropologue et si il a eu l’idée de faire une petite revue par des pairs (compétents) de son bouquin… Certes la Grèce antique n’est pas son domaine, mais ça entame le capital-confiance, on va dire. Et on pourrait dire qu'on s'en tape de ses méconceptions sur la Grèce antique, sauf qu'un bon moyen d'éviter l'appropriation culturelle quand on parle de ce type de
technologies cognitives techniques psychiques c'est justement de les ancrer dans sa propre culture, pas dans une culture étrangère exotisée et minorisée qui ne sera jamais vraiment la nôtre. Et cette vision de la culture européenne comme intrinsèquement incompatible avec ce type de pratiques depuis ses origines, sorte de péché capital antichamanique inexpiable, me semble vraiment préjudiciable.
« chronesthésie »
(p. 48)
Sympa, je connaissais pas le terme ! (à propos du fait de "voyager" dans ses souvenirs ou de prévoir le futur)
“Par nos capacités à la projection
imaginative, nous sommes tous des chamanes potentiels qui
s’ignorent.”
(p. 50)
Poncif néochamanique bien pratique pour maximiser les ventes de bouquins, formations, matériel, voyages, mais que nombre de sociétés-à-chamanes ne partagent pas…
“Replaçons l’émergence de l’imagination humaine dans son contexte
évolutionnaire”
(p. 54)
HORREUR, DE L’EVOPSY ! IL NE SAIT PAS QUE C’EST UNE PSEUDOSCIENCE RÉACTIONNAIRE ! Ouf, ça ne parle pas de différences d’origine sexuelle alors c’est bon.
J’aime la notion de “prédateur empathique” page 55. Ceci dit je me demande comment interpréter ça par rapport à la sociopathie/psychopathie, où les personnes concernées sont généralement très douées pour prévoir les réactions de leurs proies.
Le compagnon
imaginaire ne fait généralement pas l’objet de jeux collectifs, il
appartient à l’imaginaire d’un enfant et à lui seul.
(p. 61)
A la différence de, par exemple… un démon grec et un génie romain. Vous savez, ceux qui envoient les rêves chez Aristote, là.
Ne prononcez pas de mauvaises paroles aujourd’hui, hommes et femmes de bien, alors que nous honorons notre ami le jour de son anniversaire. Brûlez de l’encens, brûlez des herbes odoriférantes provenant des pays du bout du monde, même celles envoyées d’Arabie. Son genius
personnel vient recevoir ses honneurs, une couronne sacrée pour couronner sa douce chevelure. Ce parfum pur a été distillé pour ses tempes et, rassasié de vin et de gâteaux de miel, il donne son assentiment. Et à toi, que tout ce que tu souhaites soit accordé.
(Tibullus
, II.ii.1-9)
“Par leur art, les chamanes ont
su donner à leur activité imaginative une puissance et une liberté
suffisantes pour qu’elle puisse parfois se développer
indépendamment du contrôle de la volonté et surprendre la
conscience.”
(p. 74)
Hum, et quand des scientifiques occidentaux sont surpris par des phénomènes qu’ils observent, c’est parce que leurs méthodes de mesure sont tellement puissantes et libres qu’elles peuvent parfois se développer indépendamment du contrôle de la volonté ? Genre paf, c’est la puissance et la liberté des télescopes qui ont développé les exoplanètes, et les microscopes qui ont développé les bactéries ? Ou alors il s’agit dans les deux cas de fameuses « choses invisibles » (
üzegdehgüi yum) pourtant évoquées en début de chapitre ?