Je n'ai aimé ni le fond, ni la forme de ce livre, mais j'ai aimé quelque-chose entre les deux (le nœud qui les tient ensemble ?).
La forme m'a vite fatiguée avec ce ton péremptoire du patriarche assénant ses vérités au public ignare... Je n'ai pas aimé le mépris des pauvres, le vocabulaire moral ("pourriture"), les femme mères ou danseuses (ou pute), les raccourcis présentés comme des évidences. J'ai eu rapidement envie de tipexer les "car" et les "donc", la lecture en était tout de suite plus agréable !
J'aime plus trop les gens
Qui s'croient trop intelligents
Sur le fond, concrètement, c'est "le fascisme en 219 leçons". J'ai essayé de le replacer dans son époque, notamment parce qu'un de mes ascendants est mort très jeune "pour la France" dans des circonstances qui le rapprochent beaucoup de Saint-Ex, alors ça m'a donné l'impression de recevoir là une sorte d'héritage en différé. J'ai cru remarquer ça et là quelques critiques du nazismes : de l' "espace vital", et de la persécution des juifs. Ça reste un peu tout ce que je déteste politiquement : le leader visionnaire et le bétail des exécutants, chacun à sa place + mépris de classe. J'ai eu envie de lui foutre au cul ses aiguillères ciselées.
Ils pensent qu'ils ont raisons
Ils sont juste trop puissants
Certes en ce temps-là le fascisme était à la mode, mais d'autres choses étaient à la mode aussi : il y avait eu la guerre d'Espagne, le Front Populaire... Saint Ex prend parti, et délocaliser sa pensée chez de faux bédouins c'est un peu facile.
Alors qu'est-ce que j'ai aimé ? Certains concepts, surtout.
Le travail/l'effort comme échange : ma vie prend sa valeur dans ce que je fais, ce qui reste de moi.
La prière qui est question sans réponse, l'amour qu'on trouve dans le silence.
Mon ennemi me fonde, et je grandis contre sa poussée.
Le sens n'est pas dans les mots du logicien mais dans la poésie qui tient ensemble les énoncés contradictoires.
La force qu'on gagne en se donnant aux autres.
En fait, quand on s'éloigne du cadre " cité-nation" du bouquin pour prendre ses paroles dans un sens plus individualiste, la plupart est ok-tiers (bien que très mâle-cis-blanc-[bah ouais, ça reste un blanc qui joue au bédouin]-hétéro-classe sup), et il y a même de belles idées, vraiment inspirantes.
J'aurais été très malheureuse dans sa citadelle. Mais j'ai pris du plaisir à faire cette sorte de tamisage, à chercher les ponts entre ma pensée et la sienne. Un dialogue inégal, mais enrichissant.
Si ce livre était une drogue, ce serait un report que j'hésiterais à écrire, en me demandant si ça vaut la peine : j'ai eu quelques hallus, mais rien qui ne soit déjà rapporté ailleurs sur le forum, et dans l'ensemble, c'est surtout cette impression physique pas tout à fait agréable que donnent des phénylétylamines comme le 2C-B-fly.
Le ton de ce livre m'a évoqué les ouvrages des stoïciens comme "Ce qui dépend de nous" (Épictète). Ce sont typiquement des trucs que je lis quand je vais vraiment pas bien et que j'ai besoin qu'on me fouette le sang. Je pense que je rouvrirai Citadelle, pour m'y confronter et parfois emprunter.
Ça m'a donné envie de relire "Le Livre du Rire et de l'oubli" de Kundera, j'ai l'impression que ce serait l'antidote parfait.
Si je ne devais garder qu'un paragraphe... Je triche un peu, en voilà deux :
M'aimer, d'abord, c'est collaborer avec moi. (LVII)
Je te demande de vivre non de ce que tu reçois mais de ce que tu donnes, car cela seul t'augmente. [...] Mais qu'est-ce qu'un fruit pour toi ? Ton fruit ne vaut que s'il ne peut t'être rendu. (LXII)