Mine de rien, on réfléchit,...
Mine de rien, ça m’entretient le cerveau.
J’observe, je déduis, je m’adapte. Le tout en prenant soin à ne nuire à personne et en ayant même la prétention d’essayer de rendre un peu de saveur au quotidien des autres.
Je connais leurs habitudes, de groupe surtout, personnelles dans l’ensemble.
Les horaires, les signaux, le fonctionnement de telle ou telle équipe.
Les portes qui sont parfois ouvertes, parfois fermées.
Les moments de rush et de calme, l’heure de la tombée de la nuit et du goûter.
Ça me donne une conscience aiguë du temps qui passe et de ce(ux) qui m’entoure(nt).
Le sens du vent, les laps de temps -pour ne pas sentir- qui m’amènent à marcher, au moins un ou deux tours de bâtiment en hiver, bien plus en été, parce que surtout j’en ai besoin de cette marche.
La recherche de l’isolation choisie; ça n’est pas un moment que je veux partager, outre les autres pressions extérieures qui m’amènent à celle-ci.
Les précautions à prendre que j’aurais cherché à prendre, moins conscienmment, de façon plus maladroite, en étant moins sûre de moi, malgré tout et sans ça: rien que pour le respect de l’intimité de chacun on fait attention à nos habitudes. Chacun ses zones: proches les unes des autres et se recoupant, on observe quand même un respect de l’intimité et des routines de chacun. Parfois on bifurque un peu, on ralentit, on accélère, on fait une pause... Léger changement de rythme pour s’accorder à l’autre afin de le saluer ou de ne pas entrer en collision, respecter nos inerties, ne pas s’introduire sur le chemin de l’autre ou au contraire partager quelques pas, quelques mots; pas trop longtemps.
Ici, je veux être seule. Disparaître des humains. N’être ni vue, entendue, sentie, perçue... Et que je ne les ressentent plus comme une présence non plus. Je ne veux pas laisser de trace.
Pour une fois, je ne veux ni témoin ni n’accepte aucun voyeur (c’est un peu exagéré, il faudrait nuancer, mais je sens venir la digression de trois pages).
Et pour un semblant de disparition il faut paradoxalement être conscient d’eux. De leur présence, leur absence, leurs mouvements.
Quand on ne sait pas avec certitude, il m’est indispensable de projeter selon ce que je sais: c’est quoi leur boulot ? Ils en sont où, il s’est passé quoi aujourd’hui, et comment ces personnes peuvent se sentir ?
C’est important, pour moi.
Je le fais bien sûr naturellement et sans objectif autre que la satisfaction de le faire. Avec les soignants c’est plus complexe: il y a une notion de manipulation ludique et de survie en milieu liberticide, qui ne me permet pas de constater que mes besoins secondaires sont bien respectés.
Pour les besoins primaire rien à redire; « forcément » pourrait-on croire, mais dans la vie il faut savoir se détromper. C’est pas partout comme ici. Et plus on grimpe dans l’échelle de Maslow, plus on observe des lacunes qui peuvent devenir des abîmes.
Ici, on mange bien, déjà: point TRÈS important. Et le personnel est aux petits oignons: largement non négligeable dans la balance.
On dort bien: il y a le rituel habituel des médicaments bien sûr, mais aussi celui de la tisane, les tours des soignants vers 22h et minuit qui ponctuent la fin du jour.
On respire (parfois de la fumée... Passons.): y a une cour intérieure avec de quoi s’installer pour fumer ou se poser dehors. Des coins plutôt collectifs, d’autres permettant l’intimité.
Un espace extérieur avec beaucoup de verdure, arbres, herbes, coins de plantations incitant à l’explorations sensorielle, jeux pour enfants, tables, bancs, ...
Y a des plantes dans les cours intérieures: on doit parfois s’en occuper.
Des chats, dehors aussi, mais je me concentre et n’aborde pas ce sujet tout de suite. Je l’ai fait longuement dans une lettre que j’ai adressé à l’équipe soignante et j’y reviendrai assez tôt.
Je dois m’organiser pour les chaussures, m’appliquer à expliquer sans trop argumenter et surtout sans trop m’émotionner. Chercher la justesse et accepter qu’on me réponde.
Pas de chaussures pour moi dans la mesure du possible: remettez en question le bien fondé de cette injonction sociale en deux minutes maximum avec chaque soignant qui vous interpellent ou cherchent à vous faire vous chausser autrement qu’avec des chaussettes (qui pourtant chaussent très bien):
C’est un exercice difficile.
Pour les douches, aussi, je filoute Monsieur Injonction Sociale (ouais, ses parents ont eu vraiment une drôle d’inspiration le jour de son apparition).
Point de douche dans la salle de bain. J’supporte pas. L’eau tombe de tout en haut, pas de pommeau que je peux approcher plus ou moins de moi. Ça éclabousse, partout. La sensation de ces gouttelette, de l’eau jamais à la bonne température, tout qui est trempé ensuite...
Non, impossible, j’ai testé et vraiment je préférerais ne pas me laver que de n’avoir que ce choix.
Alors, une ou deux fois par semaine, je demande à aller prendre un bain -rarement long mais qui a le mérite d’exister- qui ne se résume exceptionnellement qu’à une rapide douche avant de manger mais pour lequel je prends généralement garde à prendre mon temps, à m’appliquer.
Là je peux me laver les cheveux, mon corps baigne dans l’eau, mes oreilles, mes fesses, mes pieds, mon visage, mes aisselles... Et même lorsque je ne prends pas de bain mais ne garde qu’un fond d’eau, ça fait toute une différence.
J’adore depuis aussi loin que je me souvienne (à Clisson dans la petite piscine dans le jardin; je ne crois pas que j’avais 3 ans encore) cette configuration de pateaugoire. Dans une baignoire c’est différent de la douche: moins confiné mais on peut s’y allonger. On peut s’y rincer les cheveux.
Je « triche », donc: je dis que je me lave au gant, ce qui est vrai mais loin d’être quotidien ou intégral.
Je me lave le visage, les aisselles, ... Mais pas question d’une toilette de chat intégrale, en me mettant nue, en ayant froid dans l’humidité: berk !
De toute manière je me nettoie déjà l’entrejambe quand j’utilise eau ou coton humide au lieu du sacré saint papier toilette.
Pour en revenir à ma réflexion initiale; mes petites escapades sans autorisation par exemple, pou aller à super U parce que j’en ai besoin, j’étouffe et je n’ai pas pu avoir à temps l’autorisation du médecin...
C’est rare mais ça implique des habitudes saines et régulières pour que tout paraisse normal si je m’absente 45mn.
D’aller dehors tous les jours, ne pas rester enfermé.e toute la journée dans sa chambre, montrer qu’on a EFFECTIVEMENT besoin de toujours marcher avec son sac, pour que cette escapade ne devienne pas suspecte.
Ça ne sont pas des mensonges. J’AI besoin de marcher, de mon sac, d’aller dehors tous les jours, de solitude mêlée de rencontres. Ce que je veux dire c’est qu’à l’hôpital c’est facile de ne pas réussir à appliquer des choses qui paraissent simples pour commencer à aller mieux.
Avoir un rythme. Bien manger. Se brosser les dents. Faire de l’exercice. Voir le soleil, respirer de l’air frais. Fonctionner avec ses pairs, pas en circuit fermé.
Eh bien mes adaptations illicites impliquent nécessairement d’appliquer toute cette hygiène de vie, pour les rendre possible et profitables. Je réduis les risques et les dommages en respectant tout ce qui me paraît être à respecter, dans la mesure de mes possibles, et je me respecte surtout moi-même pour une fois.
J’ai faim, il n’est qu’onze heures: je vais aller à l’Aquarelle acheter un paquet d’Oreo à 2€ et un expresso au lait à 80 cents.
Rhalala, ça me fait penser au fait que je n’ai pas abordé ces petites techniques discrètes qui permettent d’importer des produits de contrebande; macédoine en conserve (les boîtes de conserve ouvertes, ça coupe !), crème de marrons (idem), CBD, « denrée périssable », taille crayon, ... Cette fois-ci on ne m’a pas épargnée et on n’a jamais été aussi loin dans l’intrusion dans mes affaires (INTIMES) et dans la confiscation de mes biens considérés comme source de danger potentielle: je n’ai même pas eu droit de garder mes petites cuillères, prévues exprès pour mes cafés et mes salades de thon ! Il a fallu que je m’explique sur le pourquoi j’avais du sucre, quand je parle du café soluble que je bois tiède avec l’eau de la salle de bain on m’avertit que « c’est pas bon de boire l’eau chaude du robinet »...
Mais merde.
Elle est TIÈDE, DÉJÀ, TA FUCKIN’ EAU CHAUDE !
Elle veut pas changer ma couche et me poser dans mon parc pendant qu’on y est ?
Je lui ai dit plus tard, au retour d’une sortie, que cette inspection est vécue comme une intrusion, pire, comme un viol que je peine à nommer. Je le lui dit quelques jours après qu’elle m’ait fait vider sacs et poches après mon admission. Déjà à cette occasion je m’étais fait la réflexion (la lui ai fait ?) qu’on ne m’a jamais examinée d’aussi près, avec autant d’aplomb.
Elle SAIT, donc, même si elle a pu « oublier », ce que contient mon sac.
Elle me fait le vider à nouveau, lui, mes courses et ma sacoche, en plein milieu du couloir en face du bureau des infirmiers.
Naivement lorsqu’elle m’avait dit « on va faire ça ici », j’imaginais qu’après ce que je lui avais confié elle aurait simplement vérifié ce que j’avais amené et regardé dans mon sac, pas tout me faire vider.
J’ai une imagination assez riche mais elle ne reflète pas toujours la réalité.
Sans trembler physiquement, en gardant mon calme, je m’exécute.
J’ai le ventre et la gorge noués, mais je parviens tout de même à ponctuer mes gestes pour commenter ce qui se passe, par des phrases, pour une fois, courtes. Je nomme ce fait: ce qu’elle m’impose de faire, dans ces conditions, c’est exactement ce que je lui ai dit qui me choquait, qui réveillait des traumatismes (ça, je ne le lui ai pas dit comme ça).
Elle me dit, semblant essayer de s’excuser, qu’elle « ne se rendait pas compte qu’il y aurait autant de choses ».
Elle m’a même fait vérifier mon paquet de tabac, mon porte carte...
Bref, ça n’est pas terminé -ça ne l’est jamais, mais pour cette histoire il me reste un épisode à raconter.
Le lendemain, alors que j’ai enfin permissions de visites et de sorties.
Ma mère vient de passer et me ramène des affaires qui me manquaient que des copains ont préparées. Dedans, y a un vibro, le genre dans une boite, dans une petite poche en tissu, qui ne passe pas inaperçu.
J’avais prévu de le prendre quand j’avais préparé mes affaires mais je suis finalement arrivée en catastrophe: je m’étais dit qu’il ne me serait certainement pas très utile mais qu’en période de compensation extrême, en plus de la bouffe ça serait certainement rassurant de savoir que je l’avais sous la main, voire potentiellement dedans.
J’avais DIRECT pensé avec délectation au moment où, dans ma chambre, je devrais sortir l’intégralité de mes affaires et donc de ladite boîte, ladite poche, et ledit vibro.
Parce que eh, c’est gênant mais fichtrement logique d’envisager d’utiliser cet outil, alors j’avais déjà en tête tout ce que je pouvais discuter de manière complètement décomplexée pendant que la personne en face devrait s’adapter à cet élément imprévu dans l’équation.
Ça ne s’est pas passé comme ça.
Je n’ai pas été déçue.
Première fois que ça m’arrive mais en revenant de la visite de ma mère avec mon sac supplémentaire, c’est à nouveau la même personne qui inspecte mes affaires. Cette fois on ne le fait pas dans le couloir mais à un pas, dans le bureau des infirmiers, porte ouverte (notez bien -je le fais moi, en tout cas- un parallèle possible et frappant dans ces expressions: « on le fait là, dans le couloir »; « on le fait dans le bureau des infirmiers, porte ouverte »; « pas dans ma chambre »...).
Elle ne sort pas tout: l’espace est déjà bien pris. Peut être aussi, ne sait-on jamais, qu’elle a capté que c’était pas très confortable pour nous de voir toutes nos affaires étalées en public.
Elle m’enquiquine pour des avocats et des bananes (périssables, nia nia nia), on arrive à un accord: ok si je les mange avant le lendemain. T’inquiète paupiette, c’est pas un défi difficile à relevé et c’était presque même un projet. En vérité j’ai gardé une banane pour aujourd’hui mais flûte, ‘vont pas venir fouiller mes placards hein, elle ne va pas attirer les mouches tout de suite.
Eh merde, je digresse encore.
On en était aux avocats et aux bananes (sans oublier le sucre servant au café tiède de l’eau du robinet). Là, elle tombe sur la boîte et je crois sentir que déjà, là, elle hésite. Je me demande même si elle ne l’a pas plus ou moins captée depuis le début; en tout cas on y arrive.
Elle me demande ce que c’est, je le lui dit. Elle est bien emmerdée:
« Ah oui mais... Il faut que je vérifie qu’il n’y ait rien dedans... »
Pas de problème, j’ouvre la boîte.
Elle voit le petit sac et on sent pointer le « eh merde » qu’elle a pensé un peu fort.
« ... et là dedans aussi...
- Ben oui, pas de souci, faut le sortir
- Oui mais ça peut être un peu gênant... (là ma vieille, c’est toi qui l’es, gênée !)
Allez, j’arrête la torture, je fais comme mon père qui tirait sur le pansement un coup sec (omg j’ai toujours détesté ça... Je n’utilise que très rarement cette technique aujourd’hui !): je lui sors quelque chose du style « t’inquiète je le fais là tout de suite devant tes yeux ébahis ».
Je sors la pochette, je sors l’ustensile. Elle bredouille un truc sur la pochette mais je la devance et la retourne devant elle: au passage toutes les parties dans la boîtes se sont cassée la gueule. Pas possible d’avoir caché quoi que ce soit où que ce soit (du moins, dans cette boîte).
Bah voilà madame, voyez bien que c’était pas compliqué et qu’il n’y avait rien de dangereux par ici, pas même aussi dangereux qu’un avocat mûr !
Pif paf pouf, je remballe le tout en vitesse mais avec application après avoir eu son approbation, et je retourne dans ma chambre.
Cette fois là, elle ne m’a pas fait vider mon sac à dos.
J’aurais aimé terminer là dessus, mais j’y ajoute quand même un espoir qui accompagne l’amertume et l’amusement: j’espère qu’après ces épisodes, qui se sont terminés sur un moment suspendu où la honte avant changé de camp, cette personne aura plus conscience de ce qu’elle fait lorsqu’elle nous fouille et que pour elle, certainement ou peut-être, elle ne fait « que » vérifier selon le protocole si rien de dangereux ou d’interdit ne s’introduit dans le bâtiment.
J’espère que ça lui aura fait un léger choc, de ceux qui nous permettent par inertie de nous remettre en question et de nous repositionner.