Quoi de neuf ?

Bienvenue sur Psychonaut.fr !

Le forum des amateur.ices de drogues et de l'exploration de l'esprit

Diffragments

Un voyage inattendu, ou l'histoire d'un aller et d'un retour



Je repose délicatement la pipe en verre brûlante, sur le dessous de plat dont j’ai pourvu la table basse à côté du canapé. L’odeur est bonne, un genre de bubble-gum.
Ça monte. Pas instantanément, mais vite. Pas fort, mais intense. Comme une chute de tension, un peu. Je respire à pleins poumons, m’enfonçant dans les coussins. Ça va aller : je suis un psychonaute expérimenté.
Un ex-psychonaute expérimenté, en tout cas. Ou ex-experimenté ? Je suis un peu rouillé. Et c’est une nouvelle molécule, puisque cette fois-là, dans les catacombes, il y a longtemps, aurait pu être mon premier RC si la freeebase en trace avait été active… mais que je n’ai donc rien senti.
Je ne connais pas la molécule, je ne connais pas la ROA, je ne connais pas la dose puisque j’ai eyeballé comme un connard en me disant que viser une dose moyenne suffirait à ne pas dépasser la dose forte. La seule chose que je connaisse, c’est mon sitter (moi). J’ai confiance en moi.
Mais suis-je encore moi ? Le moi que je connaissais date un peu. C’est comme sous terre, quand tu allumes ton briquet une seconde pour te repérer dans l’espace et mettre à jour ta cartographie mentale. Sauf que là, je navigue à tâtons depuis des années.
Et la mer est houleuse.
Et je sais pas où je vais, ni ce que je vais vraiment y chercher.

Calme. Ça va l'faire. Inspirer, expirer. Se détendre. Tout va bien s'passer. N’étant plus maître de mon destin, je reste le capitaine de mon âme.
C’est pas un psyché. Y’a pas… c’est pas ça. Quelque chose ne va pas. Mon corps part en vrille : souffle, coeur, muscles. Je perds empiriquement l’empire de moi-même, la pensée panique - j’en ai trop pris.
Et si je meurs ?
Ce serait bête - et encore plus bête de gâcher le moment. De toute façon, le risque le plus probable c’est l’arrêt cardiaque, alors j’imagine que se calmer est ce qu’il y a mieux à faire.
Impression de sortir de soi et chuter à l’intérieur, avec le grand relâchement de ces instants où on est déjà soulagé mais encore terrifié. Il n’y a plus que le cœur, le cœur et le souffle, puis l’un et l’autre s’éloignent, s’estompent…
L’absence de visuels, même yeux fermés, est criante ; je sais pourtant que je suis sur le pont hurlant face à la porte infernale. Sombre et froide est la rivière qui coule en bas et vers le nord.
Les ancêtres m’attendent au bout, ou plutôt ils ne m’attendent pas. Je ne devrais pas être là - comme dans ces rêves où j’essaye d’aller quelque part pour je-ne-sais-quelle raison, et où la seule certitude est que je ne devrais pas être là.
La voie est fermée, et les morts la gardent.
“… et tu n’as pas la couleur d’un homme mort. Pourquoi chevauches-tu sur le chemin des enfers ?”

Je ne passerai pas.
Pas cette fois. Ce n’est pas tant que mon heure n’est pas venue (car ce qui n’a pas été aurait pu être ; les heures vont et viennent pour notre bonheur ou malheur, peu leur chaut). C’est que je ne peux pas mourir. Je pourrais, bien sûr, mais je ne peux pas. Je n’ai pas le droit.

J’ai pas le droit de mourir.
L’ultime dé-possession, jusqu’à l’exorcisme de soi-même. Condamné à vie.
Je ne m’en plains pas, mais c’est étrange de réaliser à quel point je ne m’appartiens plus. C’est surprenant sans l’être, puisque je le savais déjà ; ce qui est nouveau, c’est de sentir la sentence, physiquement, avec cette intensité, cette évidence. La chair de ma chair, qui dort à l’étage, me lie à ce corps et ce monde. J’ai eu le choix, j’ai choisi, je ne l’ai plus. Nombreux sont ceux qui n’ont jamais eu le privilège de l’avoir.

Le pic est passé, je dois être au plateau. J’ouvre les yeux : une sorte d’euphorie absurde me prend à la vue du salon dans la pénombre, cette espèce d’intensité existentielle qui donne l’illusion d’un moment immensément important. C’est pas un psychédélique mais c’est bien une tryptamine - juste rien qui ressemble à une trypta spécifique, même les légères ondulations en bordure de champ n’ont pas de signature marquée.
Vraiment c’est particulier, là tout de suite je suis pas sûr d’avoir envie de recommencer.
Si la réincarnation existe, est-ce qu’on se dit ça entre deux vies ? Aucune idée, mais le fait que je me pose la question prouve que je suis encore perché, alors je trouve ça drôle.
À bien y réfléchir, la réponse concernant la 5-MeO-DMT n’est pas très drôle : c’est que même si je décide de recommencer, je recommencerai pas à cette dose, tout simplement parce que c’est plus de risque que je n’ai le droit d’en prendre. Pas avant que les ans ne m’aient fait devenir ce que je ne suis pas encore.
C’est ainsi.

Je ne suis pas si pressé, y’en aura pour tout le monde : les biens meurent, les gens meurent, et moi-même je mourrai. Le trailer était assez immersif, on verra bien ce que ça donnera en vrai !
 
Dernière édition:
J’ai pas le droit de mourir.
L’ultime dé-possession, jusqu’à l’exorcisme de soi-même. Condamné à vie.
Je ne m’en plains pas, mais c’est étrange de réaliser à quel point je ne m’appartiens plus. C’est surprenant sans l’être, puisque je le savais déjà ; ce qui est nouveau, c’est de sentir la sentence, physiquement, avec cette intensité, cette évidence. La chair de ma chair, qui dort à l’étage, me lie à ce corps et ce monde. J’ai eu le choix, j’ai choisi, je ne l’ai plus. Nombreux sont ceux qui n’ont jamais eu le privilège de l’avoir.
Tellement juste. Je me reconnais aussi dans ces paroles et te remercie de les avoir si bien formulées.
Merci.
 
J'aime bien poster ces Diffragments sur ce forum pour cette sensation que ça résonne de manière plus ou moins intime chez certaines personnes, même peu nombreuses. Ca vaut tellement plus que des compteurs de lecteurs anonymes !
 
... et les bouquets de fleurs de Morning Glory !

morning glory bouqet.jpg
 
Putain merci pour la track, je l'ai entendue une fois y a 10+ ans et pas moyen de la retrouver depuis

Et le texte est évidemment super comme d'hab
 
Retour
Haut