Salut ! Ça fera bientôt un an que les événements décrits dans ce TR ont eu lieu. J'y pense chaque jour, et le trouble post-traumatique fais maintenant partie de ma vie quotidienne. J'ai très régulièrement envie de partager ce que je vis, mais c'est difficile de poser des mots sans me laisser déborder par des logorrhées très émotionnées. Ces derniers temps j'ai eu envie de clore ce topic. J'irai peut-être en ouvrir un autre où je parlerais du trauma, de cette stupeur, sans devoir revenir à chaque fois à l'événement qui l'a provoqué. Pour faire cette transition, j'ai quand même besoin de poser une sorte de mot de la fin, un bilan à onze moins de la violence. Ce sont des réflexions que j'ai tous les jours, de manière assez désordonnée, alors ce bilan sonnera probablement factice, car en réalité je ne suis pas encore en position d'en faire un, ayant la tête sous l'eau. Je vais quand même essayer de me distancier un peu de ce vécu brut pour raconter où j'en suis, et comment je vois l'avenir.
Je me suis beaucoup retrouvée dans des témoignages de malades chroniques, qui racontent comment la souffrance, l'empêchement, imposent un autre rythme et une autre saveur. Je ressens le trauma comme une maladie chronique, que je portais depuis longtemps et que la violence de mon ex a déchaînée. J'insiste sur le fait que c'est un réel handicap mental : il n'y a pas une journée où je ne pense pas à mon ex et à la violence, et ces pensées sont largement des pensées douloureuses de stupeur, qui me forcent à arrêter toute activité (travail, courses, danse) pour réfléchir à ce qui est arrivé et essayer d'y donner du sens. Cela me prend un temps et une énergie
folles. Je réussis à maintenir mon rythme de travail, mais mes relations, mes loisirs, en sont fortement impactés. Je n'ai pas le temps d'écrire des jolis textes intéressants quand j'ai passé deux heures à écrire sur la violence. Je n'ai pas le temps de pratiquer un instrument quand j'ai passé deux heures à pleurer dans mon lit. Je n'ai pas la disponibilité pour entrer en relation avec quelqu'un quand mes pensées vont ailleurs, toujours au même endroit. De toute façon, je n'aurais rien d'autre à donner que de la défiance, de la colère et des larmes. Je lis le nom d'un certain pays, ma gorge se serre. Je sens l'odeur du cannabis, mon cœur accélère. Je passe dans ce quartier, je me sens mal. Ces souvenirs auraient pu être une richesse, une ressource du passé, mais c'est un gouffre dans mon présent. Pas une journée sans que j'ai mal au ventre, un vertige, des pensées envahissantes, obligée de m'isoler, respirer, pleurer, rire, écrire ou me droguer. Cette relation terminée s'accroche à moi comme un parasite qui me vole la poursuite de ma vie.
Il faut bien la poursuivre, pourtant. Je sais pas pourquoi d'ailleurs. J'ai essayé de mourir, j'ai pas réussi. Mon corps a refusé de se faire cette violence. Il a raison, en un sens : je vais pas finir le travail de mes agresseurs ! Donc, je dois bien la poursuivre. La tentation de déménager loin, où rien ne me rappellerait la violence, est un fantasme vide. Le trauma restera là, en moi, et trouvera toujours à s'exprimer. Alors je fais le tri. Il y a des choses que je jette, d'autres que j'essaye de me réapproprier. Une activité, une pensée, un dessin... Dans ce récit, je viens de modifier le nom que je donnais à mon ex. C'était un nom que j'aime beaucoup et je réalise que le lui donner était encore un acte d'amour. Je veux reprendre ce nom et me laisser la possibilité de le donner à d'autres, ou même à moi, si j'en ai envie un jour. Je redonne à Niglo le sobriquet qui était le sien dans les TR précédents où il apparaissait. C'est un exemple parmi d'autres de ce travail de jardinage, minutieux et lent. Ce n'est pas simple de distinguer les bonnes des mauvaises herbes, les rameaux à tailler, et quel arbre peut encore porter des fruits. Longtemps après la violence j'avais encore de l'attachement envers Niglo – j'en ai probablement encore. C'est aussi pour ça que j'avais écrit ce TR, que je l'avait fait beau et pas trop accusateur : je voulais prendre soin de nos souvenirs, même les pires ; ne rien gâcher.
Mais la violence gâche tout. Mon ex ne me pardonnera jamais ce qu'il m'a fait. Notre relation n'aurait pu survivre qu'à condition que je fasse semblant d'oublier, d'aller bien, que ce soit pas si grave, ou un peu de la faute des deux... J'ai demandé des réponses à Niglo, j'ai reçu de la culpabilisation. J'ai demandé de la réparation, j'ai reçu de la cruauté. J'ai fini par comprendre, mais ça a été dur : c'est terminé, complètement.
Il faut bien poursuivre. Les choses belles sont toujours aussi belles et c'est un mystère pour moi. Dans chaque image je cherche des signes et je n'en trouve pas. Le monde est, sans explication. L'amour, la mort, la violence, tout ça... Je suis triste et lasse, je suis en tractations avec l'idée que je n'aurai jamais de réponse.
Toujours le chaos et l'urgence. J'avance sur un fil, j'apprivoise le vertige, je fais mienne cette adrénaline. Je sens tout ce qui en moi était gentil et soumis comme une plaie ouverte hérissée de dents. Je n'ai jamais été aussi en colère de toute ma vie. J'ai des envies de meurtre, de faire couler le sang.
Cette rage est une source d'énergie. Elle fait mal mais elle est là pour me protéger. Je ne dois pas l'effacer – je ne peux pas, de toute manière. C'est un instinct de survie primaire, féroce. Si je la laisse me consumer, je deviendrai méchante, aigrie, j'insulterai des personnes invisibles dans les transports en commun. Je ne veux pas cela. Je veux laisser une autre marque, je veux être plus forte et plus belle que ça. Je dois apprendre à vivre avec cette rage, à marcher avec elle vers des choses belles, intelligentes, fécondes.
Car cette histoire n'est pas seulement la mienne. Ce que j'ai vécu, est atrocement commun. Et d'autres personnes vivent tellement pire ! Les personnes qui perdent leur logement, leurs revenus, leurs enfants. Les personnes frappées par la maladie qu'on efface des espaces sociaux. Les personnes qu'on rejette à la mer sans pitié. Les personnes dont on brûle les tentes. Les personnes qu'on viole dans le secret des familles. Les personnes qu'on exploite contre un peu de reconnaissance. Tu m'étonnes que j'ai été violentée ? Elles deviennent quoi, ces personnes ? Elles survivent, comme moi. Elles n'ont pas toujours un psy, un forum, un salaire, une commu ! Elles se réparent comme elles peuvent, et souvent de travers. La réponse que je cherche est peut-être là. Mon ex est lui-même issu de violences. Nous sommes les enfants, petits-enfants, voisins, amis, conjoints de personnes traumatisées. Nous sommes les consommables d'une immense machine à broyer les êtres. Ma vie est infime, je ne sais pas quoi faire, ni comment, je n'ai que des indices. Mais je sais que ma douleur est collective et qu'elle n'aura de sens que dans la lutte contre toutes les formes d'exploitation.
Bon, tout ça c'est des grands mots qui ont l'air de vouloir un peu rien dire... Pour être honnête, de loin rien n'aura vraiment changé, je resterai une gosse de riche qui donne un peu de son temps selon ses goûts et achète des psychotropes produits dans des conditions douteuse. MAIS je veux cultiver ce regard. Notre société est en train de se fracturer, les opresseurs instrumentalisent nos douleurs pour nous dresser les uns contre les autres. Par exemple, des gens utilisent les violences faites aux femmes pour justifier les violences envers les noirs (mon ex a fait l'inverse, je lui donne le prix de l'originalité). Peut-être que ne pas plier, et faire de son mieux pour grandir, s'améliorer, protéger les siens, étendre le réseau des siens et créer de belles choses, c'est déjà une lutte. En tous cas c'est ce que je comprends de la mienne : ce qui reste une fois que j'ai pleuré toutes les larmes, et ce qui me donne la force de me lever le matin.
Il est inutile de geindre
Si l'on acquiert comme il convient
Le sentiment de n'être rien
Mais j'ai mis longtemps pour l'atteindre
On se refuse longuement
De n'être rien pour qui l'on aime
Pour autrui rien rien pour soi-même
Ça vous prend on ne sait comment
On se met à mieux voir le monde
Et peu à peu ça monte en vous
Il fallait bien qu'on se l'avoue
Ne serait-ce qu'une seconde
Une seconde et pour la vie
Pour tout le temps qui vous demeure
Plus n'importe qu'on vive ou meure
Si vivre et mourir n'ont servi
Soudain la vapeur se renverse
Toi qui croyais faire la loi
Tout existe et bouge sans toi
Tes beaux nuages se dispersent
Tes monstres n'ont pas triomphé
Le chant ne remue pas les pierres
Il est la voix de la matière
Il n'y a que de faux Orphées
L'effet qui formerait la cause
Est pure imagination
Renonce à la création
Le mot ne vient qu'après la chose
Et pas plus l'amour ne se crée
Et pas plus l'amour ne se force
Aucun dieu n'est pris sous l'écorce
Qu'il t'appartienne délivrer
Ce ne sont pas les mots d'amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu'on dit
Qui changent la face des jours
Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l'objet d'une bataille
Dont tu ne peux payer le prix
Apprends qu'elle n'est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu'est-il de tel que tu y tiennes
Seulement qu'il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour l'amour de l'homme et la femme
Va Prends leur main Prends le chemin
Qui te mène au bout du voyage
Et c'est la fin du moyen âge
Pour l'homme et la femme demain
Cela fait trop longtemps que dure
Le Saint-Empire des nuées
Ah sache au moins contribuer
À rendre le ciel moins obscur
Qui sont ces gens sur les coteaux
Qu'on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle
Qu'il ne pleuve plus de couteaux
Peux-tu laisser le feu s'étendre
Qui brûle dans les bois d'autrui
Mais pour un arbre et pour un fruit
Regarde-toi Tu n'es que cendres
Chaque douleur humaine sens-
La pour toi comme une honte
Et ce n'est vivre au bout du compte
Qu'avoir le front couleur du sang
Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l'éteignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu
Les mots qui ne sont pas d'amour - Aragon
Paix et force sur vous !