Amitryptiline - levée d'inhibition
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Ce trip-report concerne une expérience vécue lors de la mise en place d’un traitement à l’amitryptiline, un anti-dépresseur indiqué également pour les céphalées (à petites doses, c’est-à-dire 15mg/j). N’ayant pas bénéficié d’avis de professionnels au cours de cette période, je ne pourrai jamais affirmer l’origine de cet état modifié de conscience ; néanmoins quelques recherches m’ont amené à faire ce lien.


On commence par une petite définition :
En début de traitement par un anti-dépresseur sérotoninergique, des effets secondaires assez lourds peuvent apparaître y compris sur l’état de conscience. Ils sont listés un peu partout sur Internet, je vais donc vous les épargner.
De façon restreinte, la levée d’inhibition psychomotrice décrit le moment où le patient voit ses symptômes dépressifs psychomoteurs (fatigue, démotivation…) disparaître. Malheureusement, il peut arriver que cela survienne alors que les autres symptômes dépressifs (découragement, dépréciation…) sont eux toujours présent. Cela peut mener à des passages à l’actes (auto-mutilation, suicide …) et c’est pourquoi le risque suicidaire est majoré en début de traitement.
Plus largement, la levée d’inhibition permet de désigner tout un tas de symptômes spécifiques aux mises en places ou ajustements de traitements : idées de grandeur, rêverie, virage maniaque, épisode délirant, agitation, déconcentration… Cet article en parle plutôt bien. Faut d’un terme plus approprié, c’est donc celui que j’ai choisi pour décrire mon expérience.

Dosages : j’ai commencé par augmenter progressivement les dosages de 0 à 15 : rien de notable. Puis j’ai été contraint de cesser le traitement pendant 4 jours (je n’étais pas chez moi). En revenant j’ai repris directement à 9mg avant d’augmenter pour revenir à 15, et c’est cette dernière période que couvre ce TR.

Set-and-setting : pendant les quatre jours où je n’étais pas chez moi, j’ai vécu des moments riches en émotion avec du sexe, de l’amour et des conversations passionnantes ; sans repères, sans temporalité, sans moralité. Le retour à la réalité, tout en étant souhaitable (j’en avais marre de me sentir perdu) m’apparaissait comme assez effrayant.
En effet, mon cadre de vie est assez normatif (je vis chez des gens qui n’ont pas les mêmes mœurs que moi) et j’organise ordinairement ma vie en essayant de compenser les symptômes de mon TDA, c’est-à-dire en organisant scrupuleusement mes journées etc. Rien à voir avec ce que je venais de vivre, choc mental en perspective.



De Dimanche à Mercredi : égalité et rêverie

Reprise du traitement à 9mg/j
Une fois chez moi, au lieu de reprendre des repères pour amortir le choc, j’ai bouffé de la codéine et je me suis plongé dans des activités intellectuelles. Avec un penchant maniaque, j’ai passé deux jours plongé dans mes papiers, fichiers, dossiers, classifiant et ordonnant, reportant et transcrivant. Puis mon énergie est soudainement retombée et j’ai tout laissé en plan.
C’est là que mon état d’esprit est devenu légèrement problématique.
Mon environnement m’était plus détestable que jamais. Les normes, les attentes d’autrui, les faux-semblant, ça me faisait mal.
Je n’avais envie de rien. Tout m’était égal, même ce que j’aime d’habitude. Tout investissement énergétique me semblait vain.
Les préoccupations matérielles (administration, planification, apprentissage...) me semblaient inatteignables ; je repoussais tout au lendemain. Donc je ne faisais rien de mes journées.
Ma concentration était très basse. Ce flegme et ce désintérêt se manifestaient aussi par une franchise accrue : j’avais la flemme de faire attention à mes mots. Les activités demandant de la (re)tenue, comme dîner avec mes parents, étaient donc extrêmement rébarbatives et énergivores.


Jeudi : impatience

Je me sentais hors du réel et cette impression était renforcée par une grève des transports qui, tout en instillant de l’imprévu et du wtf dans nos vies citadines, m’a soudainement coupée de tout contact amical IRL, de mes relations professionnelles et de mes médecins ; de tout ce qui pouvait me maintenir sur terre ou me permettre de vivre d’autres choses signifiantes.

J’étais donc seul dans ma bulle et j’ai commencé à m’étonner que cela dure aussi longtemps. C’est-à-dire que je suis coutumier de l’afterglow après des moments humains intenses, ceci expliquant donc cela. Mais cette fois-ci je sentais quelque-chose d’anormal. J’étais beaucoup trop détaché de tout. Pourquoi n’avais-je pas spécialement envie de revoir ces personnes ? Pourquoi ne ressentais-je pas de désir ni de manque ? D’où venait cette suspecte sérénité ?


Vendredi et Samedi : inquiétude et rêve éveillé

Cet état commençait à devenir handicapant. Je me suis adressé un regard critique et assez vite j’ai repéré des pensées bizarres, des amorces de délire. Je me suis aperçu que depuis plusieurs jours j’avais des pensées magiques, plus que d’habitude je veux dire, et que je leur accordait également plus de crédit que la normale. Je vous les épargne car c’est très intime mais en gros des idées de grandeur, des liens abusifs… Comme si mon filtre critique était cassé.
J’étais à nu, mon cœur ouvert et mon âme aux quatre vents ; ce que je voyais, entendais, pensais, me touchait, me retournait tout en me laissant froid. C’était trop, j’étais saturé, perméable et inatteignable, en lévitation, sans individualité. Sans barrière entre moi et le monde, sans recul et sans regard.

Mon inattention allait croissante. J’ai reçu un courrier administratif et il m’était juste impossible de le lire. Impossible de maintenir une activité, mon corps allait à la vitesse de mes pensées. Impossible de maintenir une idée, tout éclatait dans ma tête. Je n’avais qu’à amorcer un geste pour que mon bras retombe, épuisé.
J’étais fatigué, j’avais mal à la tête en permanence. Je voyais tout au travers d’une fenêtre ouatée, qui atténuait et rendait illisible.

Mais que se passait-il ? C’est là que j’ai appris l’existence de la levée d’inhibition. Cet état était donc transitoires, enfin je pouvais l’espérer, mais je me suis senti d’autant plus seul et vulnérable que tous mes rdv médicaux avaient été repoussés jusqu’après les fêtes. Il y avait une molécule qui faisait nimp avec mon cerveau et je ne savais pas vers qui me tourner.

J’étais donc un peu inquiet, mais de façon rationnelle : émotionnellement j’étais toujours très détaché et c’est donc avec une impression d’objectivité, de distance, que j’ai commencé à envisager ma vie entière, mon futur, mes problèmes. J’avais ce regard déformé par mon handicap actuel (je n’avais rien réussi à faire depuis le début de la semaine) et qui se croyait lucide. Je me voyais incapable de mener une vie nette dans le monde réel, incapable de subvenir à mes propres besoins. J’étais vraiment persuadé que toute ma vie serait à l’image de ce que j’étais en train de vivre.

Méditer m’était bien sûr très difficile dans cet état d’esprit, mes 20 minutes quotidienne de « pleine conscience » ressemblant plutôt à 20 minutes de rêveries incohérentes. Vendredi, l’une de ces rêveries a touché au suicide et cette pensée s’est infiltrée en moi, a pris toute la place. « Vivre ou mourir peu m’importe, alors pourquoi j’me fais chier en ce bas monde ? » D’abord ce fut une pensée assez sereine et rationnelle, puis elle a viré à l’aigre et à la douleur. J’avais ces discours intérieurs incompatibles de la personne raisonnable qui se voit partir en vrille et veut s’aider, et de la personne délirante qui trouve normal de se buter pour ne plus avoir à faire d’efforts.
Ça a commencé à être un peu la panique. Je me voyais sur orbite et je savais objectivement que je devais retrouver la Terre, mais comment faire ? J’ai essayé de me ré-ancrer en parlant avec des amis (à distance, toujours) et en me faisant du mal (scarifications) mais ce n’était pas suffisant.
Interrompre le traitement ? Bonjour le sevrage sans avis médical, et puis si c’était juste un mauvais moment à passer ? J’ai donc continué à prendre mes 15 gouttes par jour d’amitryptiline, avec la sensation de me passer la corde autour du cou.

La confusion et la souffrance allant en augmentant, j’ai fini par décider de dormir jusqu’à ce que ça passe. Quitte à vivre un rêve, autant se reposer.


Dimanche : sortir la tête de l’eau

J’ai donc dormi, dormi... j’ai passé 24h au lit, sans bouger, sans lire, sans rien faire qui me demande un effort physique ou cognitif.
Je me sentais dériver, délirer, des sons du dehors venaient se planter dans mon corps, j’avais envie de nouer des formules magiques, le rêve m’ouvrait la porte du monde, tout semblait simple et pur : toute la fresque de l’existence était sous mes yeux, à quoi bon lutter pour mon individualité ? Je me voyais rejoindre l’informulé dans la dissolution de mon corps.
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Et puis... j’ai rejoint la terre ferme. Difficile à formuler. C’était comme ouvrir les yeux. L’atterrissage a duré deux heures. Le rêve se dissolvait et je voyais de plus en plus net. J’ai regardé autour de moi ; ma chambre était en bordel, des lettres ouvertes, des paquets vides, des vêtements amoncelés.
Souvenirs très flous, très vides, des jours que je venais de passer. Sensation de devoir reconstruire, reconnecter. Reprendre les activités laissées en plan, réparer les bêtises de mon « moi » altéré.
Merci aux ami/e/s qui pendant cette période m’ont permis de dialoguer, de garder un infime contact avec la réalité.
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J’étais pas du tout préparé à vivre ça, c’est un généraliste qui m’a prescrit ce traitement et il ne m’a donné aucune indication sur les effets secondaires.
Y’a sûrement moyen d’aménager les choses pour s’éviter des angoisses inutiles (j’entends : en + de celles créées par la molécule) lorsqu’on commence un traitement anti-dépresseur. Car le pire de la chose c’était ce combo d’ignorance et de solitude, avec le raisonnement altéré : pourquoi ? Et si c’était vraiment moi ? Et si ça durait toute la vie ?

En espérant que ce TR vous aura sensibilisé.
méditation                                                             

  • Indica
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