Il y a un conflit étrange entre sorcières et autres gens de pouvoirs magiques. Je n'ai pas ces pouvoirs moi-même, mais une connaissance fine de leurs fonctionnements et de leurs limites.
Le conflit m'amène à voyager jusqu'à une ville côtière, ancienne et belle avec ses pierres noires aux abords d'un océan froid. Je finis par y retrouver
@Sorence, avec laquelle je partage quelques péripéties à travers bus et souterrains humides. On finit par s'arrêter dans une cave-grotte avec son chien et quelques autres personnes. Sorence consomme quelque chose afin d'affronter des créatures invisibles. Je dois reprendre le bus, qui me fait faire un tour avant de me ramener à la grotte, mais Sorence y dort et ne se réveille plus. Elle est pleine de fièvre et perdue dans une lutte qui se passe ailleurs. Je dois l'aider, je soutiens sa nuque et récite les passages d'un livre dans un ordre rituel, mais elle s'agite de plus en plus et son chien aussi. L'ignoble petit cabot, un pincher vraiment minuscule, entreprend de me bouffer le dos et les bras, impossible de se concentrer.
Je n'arrive pas à le calmer ni à me calmer non plus. Pas le choix, je l'attrape par la nuque et je vais devoir trouver un endroit où l'enfermer.
Je reprends le bus, qui zigzague dans des ruelles toutes étroites faites de grosses pierres taillées. Je sens qu'il y a une maison de sorcière amie pas loin, et coupe à travers les minuscules jardins des propriétés environnantes afin de la trouver, le pincher enragé toujours à bout de bras. Après quelques jeux de saute muret, je tombe nez à nez avec un lampadaire un peu louche. Celui-ci est muni d'un bras métallique terminé par trois doigts joliment ouvragés. Je m'incline poliment et lui demande s'il peut garder le chien pour moi, ce à quoi il répond en me saisissant moi-même par le col, avant de me déposer plus en hauteur d'un geste ample, sur un muret qui borde le jardin. Je remarque un peu mieux la maison qui occupe la cour où je me trouve : dotée d'un toit pointu aux tuiles violettes, ses murs épais sont dotés de volets en bois sombre et d'encourbures métalliques terminées par des flèches et girouettes bizarres. L'une d'elles se balance d'avant en arrière avant de me tapoter l'épaule, puis de se déplier dans une longue articulation téléscopique se terminant par un doigt, qui pointe vers la porte au fond de la cour. J'y file en disant merci, ouvre le battant qui donne sur un caveau poussiéreux. J'y enferme le chien. Est-ce que ça ne va pas déranger la propriétaire des lieux ? Il faut que j'aille lui parler.
En faisant le tour de cette grosse maison de style allemand, je trouve le porche, auquel on accède par un escalier de pierre en colimaçon. Je sonne, ouvre la porte, puis c'est moi qui suis sonné : après l'extérieur gris et pluvieux, je me prends une avalanche de lumières et d'odeurs chaudes qui me laissent désorienté. Le salon est occupé d'une myriade de riches tissus aux motifs symétriques de couleurs vives. Les murs croulent sous les sculptures et poupées Akan qui me fixent de leurs têtes plates et seins pointus.
Au milieu de la pièce se trouve un lit, duquel émerge une figure large et autoritaire, adoucie par un regard aux grands yeux compréhensifs. Elle rabat un peu les couvertures de ses lourds bras sombres et semble me jauger du regard. Je salue la sorcière en joignant mes poings à hauteur de mon visage et lui explique la raison de mon intrusion. D'une voix un peu faible, elle me répond avec impatience qu'elle sait déjà, puisque j'ai déjà salué à l'extérieur. Entre alors une autre femme, pâle et chenue celle-ci, aux cheveux gris clairs sur une robe gris sombre. Le contraste entre les dames est frappant. Je m'adresse à la sorcière à la peau blanche et lui demande si elle peut venir aider Sorence, mais elle décline précipitamment, elle n'est qu'une petite herboriste de rien du tout. Désignant le lit, elle ajoute "mais peut-être que toi tu peux nous aider ?". La lourde sorcière dans le lit me dit être malade, qu'elle a besoin des yeux clairs de quelqu'un d'agile. "Feras-tu l'affaire ?"
On se place face au grand miroir qui occupe tout un mur du salon, au milieu des fumées d'encens. J'observe nos reflets : la sorcière, bien qu'affaiblie, garde la nuque droite et le maintien noble sous l'ample boubou qui élargit sa stature. Elle me distrait d'un mouvement de manche puis frappe des mains. Le miroir se fait plus profond. Nos reflets sont changés, la Dame a le cou fin et long, le visage triangulaire. De mon côté, je suis enveloppé d'une bulle comme faite de métal transparent.
"Regarde !" elle m'ordonne, d'une voix profonde et plaintive. Je la fixe, cherche le mal, vois son corps se couvrir de multiples triangles fragmentés de verre et d'argent.
"Regarde-mieux !" La bulle qui m'entoure perd sa rondeur floue et je suis fait de triangles à mon tour, qui envahissent mon corps dans un tintement cristallin. Mon regard s'aiguise et je vois les reflets rouges et difformes sur les hanches de la sorcière, qui s'étirent en fils tranchants vers le miroir. Je tends la main, mes doigts normaux rencontrent mon reflet triangulaire et les vitraux dévorent mes mains puis mes bras, comme la matière onirique d'un cauchemar cubiste. Ma vision se fragmente à l'infini à la vitesse d'une montée de DMT, puis je bascule de l'autre côté.
Je survole une grande plaine en pente douce, léger et agile comme un félin auquel on aurait offert des ailes. Le monde des esprits ! Je pourchasse des nuages bas qui filent à vive allure au milieu d'oiseaux qui volent à l'envers. Le monde derrière moi s'efface dans le néant au fil de ma course, mais ça ne me paraît pas spécialement bizarre. De longues coulées de lumière suivent comme le vent le relief en contrebas, suivies par des hardes de créatures galopantes aux longues cornes. Tout est cotonneux et déformé, les rivières paraissent minuscules et lointaines alors que les nuages immenses survolent les collines toutes proches. Je chute et virevolte en conscientisant de mieux en mieux le vol, j'apprends à rebondir sur les courants, caresser les feuillages et m'orienter dans cette glissade infinie.
L'euphorie commence à totalement me gagner quand mon réveil se met à sonner. C'est vrai, faut aller bosser.